p 70 : Le cuisinier a sorti le baquet de
soupe. [...]
Mon tour approche. Je la vois maintenant. Elle est noire,
épaisse. La louche s’enfonce et remonte comme une drague. C’est
pour celui qui me précède. Elle est lourde, elle déborde,
grasse. La surface en reste immuable dans le baquet; pas de reflet, pas
de clapotis, c’est un bloc. J’arrive devant le baquet, le calot sous le
bras. Le cuistot me regarde. Il enfonce la louche jusqu’au fond. Je place
la gamelle contre le baquet; il retire la louche. C’est extraordinaire:
des fèves, des fèves, une matière d’une épaisseur
insondable. En se détachant, la louche a fait un bruit boueux; il
la tient bien, n’en laisse pas retomber; il l’a renversée dans la
gamelle qui est lourde et pleine jusqu au bord. Il est impensable que cette
soupe puisse se renverser.
Déjà, il y en a qui ont fini. Agglutinés
à la porte de l’église, ils attendent le rab. Il faut crier
sans arrêt pour qu’ils s’écartent et protéger la gamelle.
Ils regardent la mienne encore pleine.
- Tu es bien servi, disent-ils.
La leur est déjà vide. Leurs yeux sur la
mienne, il faut qu’ils disent quelque chose.
J’arrive à ma place. René y est déjà.
Il a presque fini la sienne. Les deux du lit voisin aussi, deux Auvergnats
dont l’un est devenu à peu près aveugle à l’usine.
Je m'assieds avec précaution sur la paillasse. Ils ont fini. Ils
ne bougent pas. Ils regardent la gamelle pleine que j’ai calée sur
mes genoux. Je prends ma cuiller et je commence lentement à écrémer
la soupe.
- Elle est belle aujourd’hui, dit René, qui la
regarde terriblement.
Les autres ne disent rien. Moi non plus. Après
quelques cuillerées, je m’arrête un instant. Je la regarde,
le niveau a baissé. J’ai pompé le plus liquide. René
regarde le niveau qui a baissé. Bientôt je serai comme lui.
Ça le rassure.
Maintenant, c’est l’épais. Cette soupe gave; la
figure se congestionne. La question de savoir si elle est bonne ne se pose
pas : elle est belle. Je vais lentement, mais ça baisse. Je m’arrête
encore. Il ne reste que quelques cuillerées. Je recueille d’abord
la purée de fève qui s’est déposée sur la paroi.
La gamelle est presque vide, les deux copains ne regardent plus. J’attaque
ce qui reste. La cuiller racle le fond, je le sens. Maintenant, ce fond
apparaît, on ne voit plus que lui. Il n’y a plus de soupe.
Ça gueule dehors pour le rab. René vient
de partir. Il
faudrait
y aller. Je sais que je n’en aurai pas, mais
il faut essayer.
Une centaine de types sont collés autour du cuistot
qui les menace de la louche. Le kapo de la cuisine sort de la baraque pour
les faire mettre en rang.
- Keine Dizipline, kein Rab! crie le kapo. |