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L'espèce humaine
Robert Antelme

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La soupe
Dresde
La libération


page 11
" Je rapporte ici ce que j’ai vécu. 

L’horreur n’est pas gigantesque. 
Il n’y avait à Gandersheim (un commando dépendant de Buchenwald) ni chambre à gaz, ni crématoire.
L’horreur y est obscurité, manque absolu de repère, solitude, oppression incessante, anéantissement lent. 

Le ressort de notre lutte n’aura été que la lente revendication forcenée, et presque toujours elle-même solitaire, de rester, jusqu’au bout, des hommes."

Extrait de l’avant-propos, en ligne : http://www.gallimard.fr/catalog/bon-feuilles/01001115.htm
 

page 47 : "Nous sommes tous, au contraire, ici pour mourir. C’est l’objectif que les SS ont choisi pour nous.
Ils ne nous ont ni fusillés ni pendus mais chacun, rationnellement privé de nourriture, doit devenir le mort prévu, dans un temps variable. 

Le seul but de chacun est donc de s’empêcher de mourir. Le pain qu’on mange est bon parce qu’on a faim, mais s’il calme la faim, on sait et on sent aussi qu avec lui la vie se défend dans le corps. Le froid est douloureux, mais les SS veulent que nous mourions par le froid, il faut s’en protéger parce que c’est la mort qui est dans le froid. Le travail est vidant - pour nous, absurde - mais il use, et les SS veulent que nous mourions par le travail; aussi faut-il s’économiser dans le travail parce que la mort est dedans. Et il y a le temps: les SS pensent qu’à force de ne pas manger et de travailler, nous finirons par mourir; les 88 pensent qu’ils nous auront à la fatigue c’est-à-dire par le temps, la mort est dans le temps. 

Militer, ici, c’est lutter raisonnablement contre la mort".

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page 70 :  Le cuisinier a sorti le baquet de soupe. [...]

Mon tour approche. Je la vois maintenant. Elle est noire, épaisse. La louche s’enfonce et remonte comme une drague. C’est pour celui qui me précède. Elle est lourde, elle déborde, grasse. La surface en reste immuable dans le baquet; pas de reflet, pas de clapotis, c’est un bloc. J’arrive devant le baquet, le calot sous le bras. Le cuistot me regarde. Il enfonce la louche jusqu’au fond. Je place la gamelle contre le baquet; il retire la louche. C’est extraordinaire: des fèves, des fèves, une matière d’une épaisseur insondable. En se détachant, la louche a fait un bruit boueux; il la tient bien, n’en laisse pas retomber; il l’a renversée dans la gamelle qui est lourde et pleine jusqu au bord. Il est impensable que cette soupe puisse se renverser.

Déjà, il y en a qui ont fini. Agglutinés à la porte de l’église, ils attendent le rab. Il faut crier sans arrêt pour qu’ils s’écartent et protéger la gamelle. Ils regardent la mienne encore pleine.

- Tu es bien servi, disent-ils.
La leur est déjà vide. Leurs yeux sur la mienne, il faut qu’ils disent quelque chose.

J’arrive à ma place. René y est déjà. Il a presque fini la sienne. Les deux du lit voisin aussi, deux Auvergnats dont l’un est devenu à peu près aveugle à l’usine. Je m'assieds avec précaution sur la paillasse. Ils ont fini. Ils ne bougent pas. Ils regardent la gamelle pleine que j’ai calée sur mes genoux. Je prends ma cuiller et je commence lentement à écrémer la soupe.

- Elle est belle aujourd’hui, dit René, qui la regarde terriblement.

Les autres ne disent rien. Moi non plus. Après quelques cuillerées, je m’arrête un instant. Je la regarde, le niveau a baissé. J’ai pompé le plus liquide. René regarde le niveau qui a baissé. Bientôt je serai comme lui. Ça le rassure.

Maintenant, c’est l’épais. Cette soupe gave; la figure se congestionne. La question de savoir si elle est bonne ne se pose pas : elle est belle. Je vais lentement, mais ça baisse. Je m’arrête encore. Il ne reste que quelques cuillerées. Je recueille d’abord la purée de fève qui s’est déposée sur la paroi. La gamelle est presque vide, les deux copains ne regardent plus. J’attaque ce qui reste. La cuiller racle le fond, je le sens. Maintenant, ce fond apparaît, on ne voit plus que lui. Il n’y a plus de soupe.

Ça gueule dehors pour le rab. René vient de partir. Il faudrait y aller. Je sais que je n’en aurai pas, mais il faut essayer.

Une centaine de types sont collés autour du cuistot qui les menace de la louche. Le kapo de la cuisine sort de la baraque pour les faire mettre en rang.

- Keine Dizipline, kein Rab! crie le kapo. 

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p 292 : (mi avril 1945) " Le train arrive à Dresde.
La porte du wagon s’ouvre. Nous voyons la gare qui fourmille de gens qui courent avec des valises et des paquets. Des civils montent. Nous sommes couchés, et nous regardons ces gens qui en sont au point de venir avec nous. Une sentinelle les suit. Elle nous force à nous coller les uns aux autres pour leur laisser la place au milieu du wagon. Ils sont bien habillés, ils ont des joues, ils remuent seulement les yeux vers nous, mais sans trop se risquer à tourner la tête. Ils restent groupés entre eux au milieu du wagon. Ils ont leur femme, leurs paquets, ils s’enfuient librement. Tout à l’heure, il y a à peine une heure, ils étaient encore chez eux. La sentinelle est plus près de nous que d’eux.
Des civils ici, des gens à nuit dans les lits, à baisers et à enterrements. Figures paisibles, bien en place, correctement posées sur le col de la chemise. La nation allemande va être battue, ses hommes restent gras. Ils ne peuvent pas nous regarder. C’est bien assez de fuir, de monter dans le wagon à bestiaux; les ennemis, les bombes, c’est cruel, mais on sait ce que c’est, ça fait couler du sang rouge, on en parle dans les journaux; la guerre, c’est une institution, Krieg, en allemand. Mais ceux qui sont couchés là, il n’aurait pas fallu les voir, d’ailleurs le wagon était fermé. Ils sont cachés en général, mais évidemment dans ces moments-ci on peut tomber sur eux. "


p 264 : "Vers où nous font-ils marcher ?
Nous sommes sûrs qu'ils ne le savent plus. Il commence même à paraître inouï, que dans cet effondrement, il y ait des Allemands en uniforme dont la fonction consiste à s'occuper de nous.
Cette guerre ne pouvait pas finir sur une défaite saine. Il fallait que l'Allemagne se vît pourrir. Le nazisme était une réalité, il devait mettre sa marque sur cette fin".

 


 


Les soldats américains arrivent à Dachau le 29 avril, 2 jours après le convoi dans lequel
se trouve Robert Antelme.

p 316 : " Pour la première fois depuis 1933, des soldats sont entrés ici, qui ne veulent pas le mal. Ils donnent des cigarettes et du chocolat.
On peut parler aux soldats. Ils vous répondent […]

Les hommes ont déjà repris contact avec la gentillesse… ils peuvent faire le tour du camp s’ils le désirent, mais s’ils voulaient sortir, on leur dirait – pour l’instant – simplement : " C’est interdit, veuillez rentrer ".

Wir sind frei. ( Nous sommes libres).
http://www.desordre.net/textes/bibliotheque/antelme.html

 

Robert Antelme, L’espèce humaine, Gallimard, 1957


 sur Internet : 
Textes inédits sur L’espèce humaine, (Maurice Blanchot, Georges Perec…) Gallimard 1996.
http://www.ql.umontreal.ca/archives/qlv5n7/html/28.html

Un essai de Martin Crowley " Pour Robert Antelme "
http://www.nouvelobs.com/articles/p2091/a257851.html

Marguerite Duras évoque le retour de son mari, Robert Antelme : 
http://perso.wanadoo.fr/d-d.natanson/la_douleur.htm

Gandersheim : http://www.geocities.com/Pentagon/7087/uk067.htm

Buchenwald et les commandos :  http://perso.wanadoo.fr/moulinjc/Camps/800X600/Textes/buchen1.htm
Paul LE GOUPIL, Gigi et Pierre TEXIER, Bad Gandersheim. Autopsie d'un Kommando de Buchenwald, Imprimerie Turboprint, 2003.   Chez l'auteur, Paul LE GOUPIL - 19, rue du marais 50760 Valcanville (JP Husson)

DL 03/2005