Bilan et mémoires de la Seconde Guerre mondiale (4-5 h.)

source : Documents d'accompagnement des programmes.
http://www.histgeo.ac-aix-marseille.fr/program/b2004_hg_ter_acc.pdf

Opérer le bilan du conflit conduit à enseigner les pertes humaines, les destructions et la persistance durable d’un quotidien difficile, la reconstruction de l’État et l’épuration. Ces questions majeures n’épuisent pas les conséquences pour la France d’un phénomène d’aussi grande ampleur que la Seconde Guerre mondiale. Celles-ci se manifestent aussi par l’ébranlement du système colonial (I.3 et III.4) ou par la constitution, dans l’immédiat après-guerre puis au fil du temps, de mémoires de la période.

Ces mémoires sont multiples, chacune d’elles ne montrant qu’une vision partielle. S’il est impossible d’en tenter une typologie exhaustive, il est important que les élèves comprennent d’une part, que les souvenirs et la réinterprétation de ceux-ci par les mémoires individuelles ou collectives diffèrent selon les personnes ou les groupes et leur relation avec l’événement ; d’autre part, que des mémoires de groupe se construisent, évoluent et, éventuellement, entrent en concurrence ; enfin, qu’il est possible de faire l’histoire de ces phénomènes.
 
 

Mémoire et histoire

La mémoire tire sa force des sentiments qu’elle mobilise : elle installe le souvenir dans l’affectif, voire le mythe et le sacré. Ouverte à la dialectique de l’amnésie et du souvenir, guère consciente de ses enrichissements et déformations successifs, elle est en évolution permanente et susceptible de longues latences et de soudaines revitalisations. Elle recèle aussi d’étonnantes richesses : la force d’une expérience, la restitution des représentations dominantes d’une époque, la capacité à intégrer… 

Les mémoires individuelles, les mémoires de groupes — qui constituent l’élément militant et moteur de la mémoire collective —, la mémoire diffuse dans la collectivité tout entière se côtoient et s’interpénètrent sans se confondre ; elles puisent dans le vivier des souvenirs directs ou transmis et dans le stock d’informations reçues par des canaux ayant un statut officiel (commémorations, enseignement, médiatisation de la production et des débats scientifiques, etc.), qu’elles s’approprient de façon plus ou moins explicite.

S’il existe une inévitable compétition entre mémoire et histoire, entre fidélité et " reconnaissance " d’une part et explication et vérité vraisemblable de l’autre, il est mutilant d’établir entre elles une hiérarchie absolue (dans un sens ou dans l’autre) et une frontière infranchissable. 

Reste que l’histoire est volonté de comprendre, mise en récit problématisée, transformation en pensé de ce qui est ordinairement de l’ordre du vécu affectif et émotionnel ou du système de représentations. En faisant leur métier, les historiens invitent donc leurs contemporains à partager désir de connaissance, respect de la rigueur et distinction des plans ; opération intellectuelle qui appelle analyse et discours critique, l’histoire rejoint l’universel et la part de libération qu’il recèle. 

- Bédarida François, Histoire, critique et responsabilité, Complexe/IHTP CNRS, " Histoire du temps présent ", 2003, 358 p.
- " Les historiens et le travail de mémoire ", Esprit, août-septembre 2000.
- La Mémoire, entre histoire et politique (s.d. Yves Léonard), Cahiers français n° 303, juillet-août 2001.
- Nora Pierre, " Entre mémoire et histoire ", Les Lieux de mémoire, I. La République, Gallimard, " Bibliothèque illustrée des histoires ", 1984, p. XV- XLII.
- Prost Antoine, Douze leçons sur l’histoire, Seuil, " Points histoire ", 1996, p. 101-125 et 283-306.
- Ricœur Paul, La Mémoire, l’Histoire et l’Oubli, Seuil, " Points essais ", 2003, 689 p.
- Rioux Jean-Pierre, " Devoir de mémoire, devoir d’intelligence ", Vingtième siècle. Revue d’histoire, janvier-mars 
2002, p. 157-167.

La mémoire du Génocide et celle de la Résistance, par la gravité et l’importance des faits sur lesquels elles portent comme par leur prégnance dans le débat politique et philosophique, font partie des thèmes à privilégier.

Dans l’après-guerre, la singularité du Génocide est peu reconnue : il est inclus dans la déportation, voire dans la somme des souffrances de l’Occupation. La figure de référence du déporté est celle du résistant et l’amalgame est fait entre tous les types de camps, dont Buchenwald ou Dachau, selon les sensibilités, constituent les exemples emblématiques. Les associations juives souhaitent d’abord affirmer leur appartenance à la communauté nationale, et leurs urgences vont à l’entraide et à la reconstruction. Au demeurant, les rescapés des centres d’extermination occupent une place modeste au sein de l’ensemble de ceux qui reviennent de déportation : 54 % du total des partants, mais 6 % des survivants ; leurs témoignages, nombreux dans les toutes premières années de l’après-guerre mais difficilement reçus par la société, se tarissent ensuite. Nuit et Brouillard (1956), d’Alain Resnais et Jean Cayrol, qui concerne le système concentrationnaire dans son ensemble et présente une vision univoque du camp et du déporté, apparaît révélateur de cette période d’une quinzaine d’années. La décennie 1960 marque un tournant et une redécouverte, du fait du procès Eichmann (1961), qui ouvre l’ère du témoin porteur d’histoire, puis de la guerre des Six Jours. Celle-ci constitue une étape majeure à cause de l’angoisse qu’elle suscite pour le jeune Etat d’Israël ; elle est d’autant plus vécue comme une seconde menace décisive contre le judaïsme, que l’évaluation que fait de Gaulle de la situation choque. La mémoire du Génocide devient constitutive de l’identité juive et revendique sa place dans la société. Une troisième époque s’amorce à partir de la fin des années 1970. Des raisons de natures différentes concourent à libérer la parole des survivants et à l’investir d’une grande responsabilité : le débat enclenché par la projection d’Holocauste (1978-1979), la lutte contre l’entreprise négationniste, une série de procès, dont celui de Klaus Barbie (1987). Cette attente et cette libération de la parole se traduisent par un énorme travail documentaire et l’intervention de témoins dans les débats télévisuels et auprès des jeunes dans les établissements scolaires. De ce fait et grâce aux avancées historiographiques, la mémoire collective des années 1940-1944 évolue : la responsabilité de l’Etat français dans la persécution est réévaluée, ce que marque chaque année à partir de 1993 une journée commémorative. Se met peu à peu en œuvre un impératif social, qui tend à devenir un devoir civique : la mémoire de l’extermination est appelée à nourrir l’engagement pour le présent.

La représentation collective de la Résistance n’a pas connu un parcours plus linéaire. Au sortir de la guerre, la mémoire résistante offre un cadre structurant à la mémoire collective et aux valeurs des Français. Le contexte d’ensemble y est favorable : jusqu’à la fin des années 1960 domine une lecture assez unanimiste de l’Occupation, qui se nourrit de la prise en charge efficace du souvenir et de la commémoration par le parti communiste et les gaullistes, de la force avec laquelle le général de Gaulle affirme l’unanimité nationale et la contribution de la France à la victoire, de la vision héroïque que diffuse majoritairement l’édition et le cinéma, à l’image de l’œuvre de René Clément. Le mont Valérien est le lieu de mémoire par excellence et l’année 1964, qui est celle du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon et de l’institution du Concours national de la Résistance et de la Déportation, marque un apogée de la commémoration. Certes, la réalité est plus complexe qu’il y paraît — l’unanimité affichée tend à nier la spécificité du combat résistant, les déchirures de la guerre froide se répercutent au sein des associations ou entre elles, l’amnistie de 1951 et 1953 ou les aléas de la célébration du 8 Mai choquent une partie des résistants — mais la tonalité " résistancialiste " domine. 

Cette première phase s’interrompt à la jointure des décennies 1960-1970, avec l’arrivée à l’âge adulte d’une nouvelle génération, la fin du gaullisme historique, les mutations de la mémoire juive. La réception du film de Marcel Ophuls Le Chagrin et la Pitié (1971) et le scandale que suscite en 1972 la grâce présidentielle accordée à Paul Touvier en constituent des révélateurs et des détonateurs. La relecture historienne des années noires, entamée fin des années 1960-début des années 1970 (on pense à l’impact de La France de Vichy de R. Paxton, traduit en 1973) puis relayée par l’enseignement au début des années 1980, contribue à fonder ce tournant et le conforte. La représentation dominante diffuse désormais une double culpabilité : avoir accepté le régime, n’avoir pas su ou pas voulu accepter la vérité ni punir les coupables. Ce contexte peu favorable est encore troublé par la série de polémiques qui affectent la Résistance durant les années 1990, notamment autour de la figure de Jean Moulin : l’image de la Résistance tend à devenir une nouvelle manifestation du syndrome de Vichy. 

Une nouvelle représentation, plus équilibrée, est peut-être en cours d’élaboration : après avoir sacralisé la face noble puis la face noire de l’attitude des Français, elle renoue avec la Résistance comme fait historique, admet mieux la diversité des parcours et les inévitables divergences internes, comprend l’extraordinaire difficulté du choix et du combat des résistants et la dignité de leur " non ".

Bibliographie
- Traverso Enzo, " Auschwitz : une mémoire singulière ? ", Qu’est-ce que transmettre ?, Sciences
humaines hors série n° 36, mars-avril-mai 2002, p. 84-86.
- Veil Simone, " Réflexions sur la mémoire de la Shoah ", Historiens et Géographes, n° 384, oct-nov 2003, p. 51-59.
- Wieviorka Annette, Déportation et Génocide. Entre la mémoire et l’oubli, Hachette, " Pluriel ",2003, 506 p., et L’Ere du témoin, Hachette, " Pluriel ", 2002, 186 p.
- Frank Robert, " La mémoire empoisonnée ", dans La France des années noires, 2. De l’Occupation à la Libération, Seuil, " Points histoire ", 2000, p. 541-576.
- Rousso Henry, Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Seuil, " Points histoire ", 1990, 414 p., et 
Conan Eric, Rousso Henry, Vichy, un passé qui ne passe pas, Gallimard, " Folio histoire ", 1999, 513 p.
- Rousso Henry, Vichy. L’événement, la mémoire, l’histoire, Gallimard, " Folio histoire ", 2001, p. 9-51, 489-552 et 345-485.

http://www.histgeo.ac-aix-marseille.fr/program/b2004_hg_ter_acc.pdf