Vire 1944 -

Souvenirs de M Pierre Janvier

Aujourd’hui, lundi 5 Juin 1944, je me lève vers 10 heures et je vais manger, comme je le faisais depuis quelque temps. Après je pars soigner mes lapins au jardin. Le temps semble incertain, gris plomb. Trois quarts d’heure plus tard, je suis de retour; en attendant l’heure de déjeuner, je lis. Soudain vers midi des camions passent avec plein d’Allemands ; ils me tirent de ma lecture pour les regarder.

On m’appelle pour déjeuner. Tout en parlant maman me dit "il va falloir que tu ailles tantôt me chercher le lait chez M. Millet ". A 14 h 30 je me prépare à aller faire ma commission. Lorsque je sors de la maison, les camions passent par moments. Je pars à pied avec ma timbale en aluminium. En cours de route je rencontre M. Theze qui habite la maison à côté du champ de course. Je lui parle un peu et je continue mon chemin, je vois passer plu-sieurs autos blindées. Enfin me voici arrivé " aux Neuville ". Quand Millet me voit, elle me dit "J’ai oublié de garder du lait, revenez ce soir. Nous parlons quelques instants et je fais demi-tour.

Du haut de la Papillonière, je vois que la route est barrée à côté du calvaire à Neuville, alors vous pensez, je me mets à courir pour voir qu’est-ce qu’il y a. A mesure que j’approchais, je voyais des hommes autour qui naviguaient d’un côté à l’autre de la route. Arrivé à la barricade qui est faite d’une barrière de la ligne Maginot du côté gauche, et de l’autre côté des chevaux de frise, à côté dans un nid deux Allemands avec une mitrailleuse ; sur leurs casques des herbes et des branches fixées par un élastique. Plus loin à côté de la petite vitesse, un Allemand tous les cinq mètres dans le fossé jusqu’au passage à niveau. Je vois le gars Le Foulon qui me dit :
" Qu’est-ce qui se passe, tu parles, ils ont peur ces imbéciles-là, ils se rentrent dans les trous comme des taupes ". Je le quitte. Je remonte doucement la rue du Calvados, je rencontre Blaizot en face de chez Janin. " Ils ont mis la barrière sur la route de Caen, parce qu’il doit y avoir des parachutistes Anglais de tombés à la Graverie, où ils sont débarqués " m’annonce-t-il. Je lui réponds "Ils ne sont pas fiers dans leurs trous, les Fritz "

Je rentre chez nous et dis bien vite ce que j’ai vu et appris ; je monte dans la cuisine, je vois Mlle Beaudin prête à repartir " Deux minutes, lui dis-je, j’ai des bonnes nouvelles ". Je raconte pareille à papa qui est dans son atelier. Il est cinq heures, je vais au jardin, mais quelle est ma déception lorsque je reviens une heure plus tard. Je vois que tout est rangé sur la route et que l’on me dit c’est des manœuvres. Mais dans l’air on sentait qu’il y avait autre chose que des manœuvres, tout le monde est comme avant l’orage.

Vers sept heures et demi, nous allons manger, Raymond et moi, après nous allons à la musique, arrivés on nous dit qu’il n’y en a pas. On descend voir Roulleau et ses parents, une demi-heure. Puis on rentre et nous rentrons en même temps que maman et Lucie rentrent de chez Millet et rapportent de l’herbe pour les lapins. Il est dix heures et demi du soir, nous allons nous coucher.

Vers une heure du matin le mardi 6 juin, nous sommes réveillés par des éclatements qui produisent une lueur verte, ce s ont les avions anglais qui photographient les carrefours et le collège, et ils repartent. Aussitôt les boches qui étaient à la porte horloge tirent sur les avions qui sont déjà bien loin. Des camions allemands partent à toute vitesse. Un moment après je me rendors.

A 5 h 30 je suis réveillé de nouveau par les avions qui ne cessent de passer, un passe plus bas que les autres et mitraille. A ce moment je me lève ; à l’instant où j’ouvre la porte de ma chambre, la sonnerie du téléphone retentit. Papa part aussitôt au feu qui doit être à Saint-Clair. Je suis descendu sur le trottoir, depuis un quart d’heure on entend les bombes tomber au loin et le canon. Tout le monde est sur les portes, les vitres tremblent, les avions passent toujours. M. Bouët, qui habite en face, est sur sa porte aussi, l’officier qui demeure chez lui est parti, et il est revenu dire qu’il partait, pour aller sur les côtes pour faire des manœuvres, ou pour défendre le continent européen. En effet un camion passe dans la rue et s’arrête devant chaque maison pour prendre les cantines des officiers. M. Bouët m’appelle avec Raymond qui était descendu aussi, il nous demande où il y avait le feu, et il ajoute " qu’il y a quelque chose d’anormal pour que les avions passent comme ceci et d’entendre les canons tonner ".

A six heures et quart, papa revient et nous apprend que les Anglais et les Américains sont débarqués sur les côtes du Calvados et de la Manche, et qu’il faut se munir de pain parce qu’il va falloir rester enfermé chez soi mais rien n’est confirmé ". Madame Gallet passe et nous dit qu’en redescendant " elle prendra la musette de son mari " qui est prisonnier des Allemands à Cherbourg. Nous montons prendre notre petit déjeuner ; juste comme l’on finissait, nous entendons taper dans la porte du couloir, je descends, c’est Mlle Gallet qui vient chercher sa musette, elle part aussitôt. je remonte dans la cuisine où nous faisons la distribution de casques. Raymond et moi on continue de creuser la tranchée dans la cour. Mlle Beaudin vient à dix heures nous voir.

La tranchée est terminée à midi, je vais dans la rue où je rencontre M. Delafontaine qui nous dit que Tessy-sur-Vire a été bombardé cette nuit. Nous prenons notre repas. Apres Marcel (l’ouvrier) part chercher du lait, nous enterrons quelques affaires couverts, argenterie, statues de bronze et une boîte ronde pleine de pièces jaunes. On rebouche le trou. Un avion passe et mitraille la gare. Les pompiers et la défense passive y descendent. Moi je me chausse et vais avec Raymond chez le coiffeur où nous attendons une heure ; après nous allons chez M. Robin (lire que nous n ‘irons pas prendre notre leçon ce soir. En sortant de chez lui, il est déjà six heures et demi du soir. On descend chez Roulleau. Ils sont très inquiets de la situation, ils ont peur d’être bombardés. Ils regardent la carte du Calvados et disent que nous sommes mal placés, Vire n ‘est qu un carrefour, disent-ils. Au bout d’une demi-heure trois quarts nous remontons, on trouve Pierre Lelièvre qui cherche du pain

En entrant chez nous, on voit mon père qui est rentré du mitraillage. Nous nous mettons à table quelques instants plus tard. Nous mangeons notre soupe, pendant ce temps maman fait l’omelette, elle va clans la cour chercher du bois et revient, au même moment qu’elle fermait la porte un craquement épouvantable, je vis les murs vaciller de droite et de gauche et puis... plus rien nous nous trouvâmes tous dans la nuit la plus obscure, on sentait l’odeur de la bombe et du souffre, des pierres, des morceaux de vitres nous tombaient sur la tête. Peu à peu le jour revint doucement, Marcel qui était écroulé sous la table à été à la fenêtre pour prendre son souffle et enlever une tôle qui gênait l’air de passer. Moi j’ai appelé tout le monde. Maman répond "j’étouffe et Papa se précipite de son côté et relève Lucie qui était par terre à ses pieds et puis c’est au tour de maman que papa assoit sur la table à coté de Lucie après l’avoir retirée des décombres. Papa s’en va chez Genest à côté, chercher la bouteille d’eau de vie, du café avec une tasse, il revient en courant et nous donne à chacun une demi tasse qui nous fouette et nous fait du bien.

Ce n’est pas tout, il faut partir d’ici. Papa prend dans ses bras Lucie, et Raymond et moi descendons maman en passant par la cour et sur la maison à Montagne où l’on entend appeler " au secours ". Papa a assis Lucie sur le trottoir, il revient nous aider. Raymond reste avec Marcel sur la maison à Montagne pour tâcher de dégager.

Une seconde rafale de bombes tombe. Il faut s’en aller , nous partons jusque chez Mme Deblet où l’on s’arrête et les avions passent toujours. Nous restons une demi-heure, nous récitons une dizaine de chapelet, M. et Mme Bernicard nous retrouvent, Papa et moi allons chercher de l’eau à fontaine du Cotin et tous se lavent du mieux que l’on peut. M et Mme Bernicard partent, nous restons seuls. Puis papa met Lucie dans une brouette et s’en va, Raymond et moi avec maman.

Arrivés clans le pied de Saint-Thomas, nous trouvons un camion à bras où nous mettons les cieux blessées. Arrives au haut de la côte on nous dit : " Vous ne passerez pas. Il faut que nous passions ! Avec un type de la Défense passive, nous portons le camion avec les blessées dedans, sur des arbres, des maisons écroulées. Nous prenons le chemin des " Noes Davis " ; là on est oblige de faire demi-tour, car une bombe est tombée clans le milieu du chemin, a coté de chez Lelièvre. Nous descendons par le Viverot, où nous trouvons la famille Crayol qui montait. Arrivés au garage à Chatel, on voit Roger Bachelot et sa femme, ses enfants qui partent avec quelques valises. Nous prenons la route d’Aunay. je vais chez MmeYvon, mais ils sont partis, nous continuons jusqu'au au pont de Vaudry. Pendant ce trajet quelques camions passent, tics Allemands installent une ligne téléphonique et rient de notre malheur, c’est toute la charité qu’ils ont.

Notre première étape est chez Voivenel au pont de Vaudry, nous y allons pour qu’il vienne nous conduire chez Aristide Amand en. voiture à cheval. Mais sa femme ne veut pas qu’il la quitte, à cause qu’elle a peur. Il nous donne à chacun un grog bien chaud, puis je lave la tête de Papa, qui avait une blessure, avec de l’eau de vie.
M.Voivenel nous dit : " vous partirez demain matin ". C’est ce soir déclare-t-on, nous irons à pied. Eh bien non, c’ est pas ça, je vais vous prêter mon cheval et ma voiture que vous ramènerez demain ou après. Un quart d’heure après on lui laisse notre camion à bras, et nous partons avec sa voiture. Enfin à il heures 30 nous arrivons chez Aristide Amand qui allait se coucher. On se lave, on soigne les trois blessés.

Mercredi 7 juin. - A minuit le bombardement recommence. Une nuit épouvantable, effroyable que nous passons,des fusées sans cesse illuminaient Vire (le feu a duré pendant plus de quinze jours). Vers matin, le calme revient un peu, malgré les bombes qui tombent de temps en temps. Le jour vient peu à peu. On va se coucher, où plutôt s’étendre car nous ne dormons pas, nous entendons les avions toujours rôder. Tout le monde est debout à cinq heures. A partir de cette heure-ci, nous sommes à peu près tranquilles jusqu’à dix heures. Pendant ce temps, nous allons voir M.et Mme Hardi à un kilomètre d’où nous sommes pour avoir des nouvelles des opérations, ils ont un poste à galène. 

Nous revenons comme les avions arrivent bombarder la ville et les routes. Ils ne sont que douze et piquent chacun leur tour. Nous plaçons des poteaux en ciment, du fil de fer barbelés pour clôturer un champ. Il est midi nous allons manger, on mange très peu, personne ne parle, on décide quand même que nous ferons une tranchée. On entend les avions qui reviennent sur Vire et bombardent, nous allons quand même creuser la tranchée. Vers quatre heures, des employés de gare passent et disent que les boches ont peur et se dirigent vers Flers. Ils restent un moment à se reposer dans le plant. M et Mme Amand leur offrent à manger et à boire et ils repartent. Nous allons continuer à creuser la tranchée. Le soir reste aussi mouvementé que les heures précédentes. Au moment de se coucher (tout habillé), on apporte un lit de plus pour Serge le domestique et il couche avec nous dans la salle à manger. La nuit passe aussi fiévreusement que celle d’avant.

Jeudi 8 juin. - Le matin nous allons voir les Prével, charcutiers, qui sont chez Le Benoit ; il y a plein d’Allemands chez eux. L’après-midi nous allons à Burcy voir le maître d’école Margerie qui est parti entendre la radio ; nous ne voyons que .Mrne Margerie. Au bout d’une demi-heure, trois quarts, nous prenons le chemin du retour. On parle à quelqu’un qui nous dit que les Alliés ne sont pas à Caen. La journée passe avec les avions sur la tête et les bombes qui tombent. Vers sept heures, M Amand, qui était dehors, nous dit : "  votre ouvrier arrive ". En effet on voit Marcel qui arrive, accompagné d’Emile Pigault ; il nous raconte ce qu’il a fait depuis notre séparation. La nuit tombe ; ils repartent chez Roger Bachelot où ils sont réfugiés. Marcel seul doit revenir demain matin nous rapporter de la viande. Pendant le temps que Marcel était là (environ 1 h) M. Amand était parti voir pour notre ravitaillement. A neuf heures il n’était pas encore rentré. Andrée et Roger ses enfants commencent à trouver d’abord le temps long, puis posèrent des questions, après ils se mettent à pleurer en ne voyant pas leur père rentrer. Tout le monde tâche de les consoler, quand M. Amand arrive. Nous mangeons vers neuf heures et demie, et nous allons nous coucher. La nuit se passe comme les précédentes avec fusées, bombes, mitraillages. Quand nous allons nous coucher, on voudrait bien que l’on fût à quatre heures du matin. Nous nous levions, façon de par1er puisque nous étions tout le temps " en alerte ", prêts à partir, dès que le soleil commençait à poindre au levant. La nuit mon père, mon frère et moi nous sortions dehors dans le plant pour aller voir comme nous disions " le feu d’artifice " qui consistait aux fusées qui descendaient lentement, étant soutenues par un parachute.

Vendredi 9 juin. - Levés de très bonne heure comme d’habitude, nous allons soigner les volailles. A 10 heures Marcel revient avec un paquet de viande sous le bras. Le midi il reste a manger avec nous et repart vers quatre. Mon père, Raymond et moi nous allons voir un client nommé Dufour qui habite à cinq ou six cents mètres d’où nous sommes, en parlant de la guerre il nous dit que les Anglais et les Américains sont à Jurques (mais malheureusement c’est une fausse joie). Nous soupons chez lui et revenons pour se coucher. La nuit est pareille que les autres.

Samedi 10 juin. - Comme nous allions dégermer des pommes de terre, Emile Pigault qui s’en allait à Vire nous dit que : Bayeux est délivré et que Sainte-Mère-Eglise aussi grâce à un planeur qui s’est décrocheté et qui est tombé sur le toit du ( ? ? ?). La journée se passe comme les précédentes ; l’après-midi nous allons chercher du pain à Presles. Raymond et mon père partent à Presles, tandis que moi et Mme Armand nous allons à Viessoix.

Tout le long de notre chemin, nous sommes survolés par les avions. Arrivés au bourg de Viessoix, une auto allemande s’arrête à cinq mètres de nous et en même temps les avions la mitraillent. Mme Amand et moi nous nous retirons en arrière. Nous restons pas longtemps chez le boulanger parce que nous craignons le retour des 
avions qui ne tardent pas pour revenir ; comme pour aller nous courons parce que le coin que nous traversons est plein d’Allemands et est souvent bombardé ; nous l’appelons "le coin rouge ". En rentrant à la ferme, nous voyons M. et Mme Février qui viennent des Cascades ; ils nous content leurs jours vécus depuis le jour J. La semaine se termine et nous espérons que l’autre nous apportera la liberté.

Le dimanche [11 juin], jour assez sombre, nous n’avons pas sorti du plant. Vers 17 h, quatre jeunes paysans reviennent de Vire. " Vire est une carrière avec des pans de murs où on ne reconnaît pas les rues ou ni même par leur emplacement, dirent-ils, mais la porte Horloge tient bon, et il y a des quartiers ou l’on ne peut approcher à cause de l’incendie. Ils nous apprennent que les Américains sont à Villedieu et marchent sur Vire. Hélas, une soirée de passée dans l’espoir, mais c’est une nouvelle comme nous en avons entendu tant d’autres.

Le lendemain matin lundi 12 juin, papa partait avec M. Février à Vire quand mes grands-parents arrivent, ce qui arrête nos deux voyageurs pour Vire. Alors papa, Mme Amand et mon frère et moi partons chez Mrne Bindel pour demander une place pour eux. Arrivés au haut du petit chemin nous sommes obligés de faire du plat ventre, trois groupes de forteresses passent au-dessus de nous avec leur chargement. Tout à coup une épaisse fumée s’échappe du premier avion de chaque tête et... des points noirs tombent en sifflant, compris c’est pour Sainte-Claire. En effet elles sont tombées 500 m plus loin. Nous entendons les éclatements et voyons les flammes et les fumées des explosions et le nuage de terre soulevé.

Pierre Janvier.