INRP - ESCHE-ECEHG - Mémoires,
Histoire et Identités
Journées de formation INRP
Lyon
25, 26 et 27 octobre 2006
Histoire et mémoires
de Vichy et de la Résistance
Conférence de Pierre Laborie, EHESS
copyright Pierre Laborie & INRP
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L’historien, spécialiste
de l’opinion publique sous Vichy, fait de nombreux parallèles avec
le propos de Nicolas Offenstadt : il y a selon lui une vision dominante
de l’histoire de la période, sans débat ouvert et public,
comme c’est le cas avec 1914-1918 autour de l’Historial de Péronne.
Les comportements collectifs
des Français durant la 2 GM :
Quelles ont été
les attitudes des Français face à Vichy et l'Occupation ?
C’est la question récurrente
dans l’espace public chaque fois que la période est évoquée.
Medias et journalistes attendent une réponse toute faite, sur un
sujet trop complexe pour être traité en noir et blanc.
Le Régime de Vichy a été
étudié en priorité à travers son histoire politique.
Cela n'empêche nullement les nombreux jugements catégoriques,
les reconstructions et représentations étaient transformées
en " vérités ", et répandues comme telles, sans recul
critique, nuances et remise en perspective chronologique.
La vulgate sur la période
a beaucoup évolué.
Dans un premier temps, c’est la
vision d’une France héroïque qui l’a emporté : les Français
auraient été " résistants " en grande majorité,
dressés contre l’occupant.
Après 1971-73 (Le Chagrin
et la Pitié, Robert Paxton), le balancier est allé dans l'autre
sens : le peuple français aurait été veule, lâche,
obsédé par le " ventre ".
Depuis, le balancier est revenu
partiellement en arrière.
Ete 44, le film de P Rotman
a beaucoup de succès. Il est parfois présenté comme
une réflexion aboutie sur la période). Or il énonce
dès le début une affirmation, posée comme une évidence
: la France de l'Occupation, c'est 100 000 collaborateurs face à
100 000 Résistants, avec entre les deux, une masse attentiste, résignée,
amorphe.
Cette vulgate mémorio-médiatique
s’appuie sur une interprétation sommaire de l’historiographie de
Vichy utilisée pour donner une légitimité historique
au propos avancé. Cf. l’usage sélectif qui est fait du nom
et des travaux de Paxton.
Entre autres défauts, on
peut relever l’écrasement de la chronologie, la non prise en compte
de la diversité des situations dans le temps et l’espace, des variables
culturelles et régionales, des mutations dans les sensibilités,
la pratique de l’anachronisme mental, la négation de la dimension
sociale des phénomènes étudiés. Ainsi, en admettant
même que l’importance des deux minorités engagées et
opposées soit du même ordre - ce qui reste d’ailleurs à
prouver-, leur place et leur statut dans le tissu social n’est pas comparable.
À l’exception des militants des partis collaborationnistes (phénomène
minoritaire et essentiellement limité aux grands centres urbains)
les collaborateurs n’ont pas bénéficié de véritable
soutien dans l’ensemble du corps social. Pour sa part, la Milice a été
très vite rejetée et le plus souvent haïe).
A l’opposé, la Résistance
prend appui sur des millions de gestes anonymes ; une population nombreuse
participe à un processus de refus qui s’exprime sous des formes
multiples en dehors de la lutte armée
Il ne suffit donc pas de comparer
des chiffres et des pourcentages.
La réussite de cette vulgate
tient à de nombreux facteurs :
-
Le succès du film Le Chagrin
et la pitié tient au contexte, après 1968, et à
une génération qui avait besoin d'une vision iconoclaste
pour fonder son identité. Or le propos du film est parfois à
la limite de l'imposture. Un seul exemple, la vision oublieuse et réductrice
de la Résistance dans une ville qui a contribué à
son histoire (Jean Cavaillès, le mouvement Libération, l’université
de Strasbourg réfugiée, etc)
-
Robert Paxton a dit des choses fondamentales.
Mais son sujet, c'est le fonctionnement de l'Etat et le choix idéologico-politique
de la collaboration d’Etat. Quand on lui fait dire que les Français
ont été tous des collaborateurs, il est instrumentalisé.
-
La redécouverte du témoignage
a joué un rôle important. Après 1968, la fascination
est réelle devant ceux qui parlent, devant les silencieux et les
oubliés de l’histoire qui ont enfin la parole, qui sont écoutés,
et qui ne peuvent dire que la vérité. Le manque d'esprit
critique a été parfois effarant et la conscience tardive
de la tragédie du génocide des juifs a contribué,
indirectement, à une sacralisation de la parole du témoin.
-
Par la suite, la place de la mémoire
a exercé une autre fascination. L'apport des représentations
est énorme, celles-ci permettent d’analyser autrement les processus
historiques. Là encore les excès ont vite guetté :
les journalistes ont été séduits, car le fonctionnement
du discours mémoriel est très proche) des mécanismes
du langage médiatique (on juge, on tranche, on coupe...).
-
L’idée que l’on se fait de ce
que fut la France pendant la 2°GM ) est devenue un élément
de l'identité française contemporaine. A l’étranger,
dans l’opinion commune, ainsi en Israël mais pas seulement, cette
représentation se nourrit souvent des poncifs et des stéréotypes
véhiculés par la vulgate, en accentuant ses aspects les plus
gris.
-
Ceci explique le succès et l’audience
d’un ouvrage comme celui de Philippe Burrin sur La France allemande (1995).
L'auteur y décrit l'accommodement de l'ensemble des Français
devant l’occupation nazie. C'est aller vite en besogne dans une histoire
beaucoup plus compliquée. C’est aussi faire de la collaboration
la référence déterminante des comportements, ce qui
peut être discuté dans un pays où la collaboration
a été majoritairement rejetée, dès Montoire
et l’automne 1940.
Les enjeux de l’histoire de la
Résistance :
La Résistance a été
soumise à un traitement multiple de recyclage :
-
Elle a été réduite
à l’importance numérique de ses seuls effectifs, généralement
moins de 1 % de l’ensemble de la population…critère discutable
-
On a ensuite souligné son inefficacité
militaire ;
-
Elle a été réduite
à un théâtre d’affrontements politiques et à
une guerre des chefs (cf les polémiques autour de Jean Moulin) ;
-
Elle a été identifiée
aux tentatives d'instrumentalisation politique : celle du PCF et de ses
" 75 000 fusillés " celle du Gaullisme, deux courants qui ont cherché
à fonder sur elle leur légitimité historique.
-
On lui a imputé " l’épuration
sauvage ", une vision assez répandue mais un terme qui vient des
nostalgiques de Vichy et de l’extrême droite. Les auteurs de manuels
le reprennent trop souvent comme " allant de soi ", sans faire attention
à sa charge politique et idéologique, alors qu’existent les
notions d’épuration extra-judiciaire ou d’exécutions sommaires,
moins connotées.
-
Des auteurs de manuels font aussi référence
au " mythe résistancialiste ", achevant un glissement sémantique
continu (" Résistance " puis " résistancialisme ", puis "
mythe résistancialiste ", avec un risque évident de confusion
et de fausses équivalences. Or le terme vient aussi des mêmes
milieux que ceux qui parlaient d’épuration sauvage et de guerre
civile en France, avec pour objectif de dénigrer l’action de la
Résistance et le rôle des résistants : l'abbé
Desgranges a écrit en 1946 " Les crimes masqués du résistantialisme
" (écrit avec un " t ")
Le dictionnaire historique de la
Résistance n’est sans doute pas irréprochable, mais il
comble un vide considérable et il représente plusieurs années
de travail par une grand nombre d'historiens. Or la sortie du dictionnaire
a été accompagnée d'un silence quasi total dans la
presse nationale, Le Monde ou Libération faisant juste le service
minimum. Seule la presse régionale en a rendu compte convenablement,
ce qui ne tient peut-être pas au seul hasard.
Au total, la vulgate mémorio-médiatique
dénature le rôle et les valeurs de la Résistance. Elle
en conteste la dimension, l’importance historique, la singularité
et l’identifie à un " mythe ", entendu au sens de la fable, voire
de l’invention.
Quelques thèmes de réflexion
sur les enjeux mémoriels :
La France sous Vichy subit un enfermement
dans des cadres simplistes, univoques.
Or il est nécessaire de
ne pas en rester au noir et blanc, d’entrer dans la complexité
des situations :
" Tout ce qui n'est pas action
contre l'occupant n'est pas complicité avec lui ".
" Tout ce qui est refus de la soumission
n'est pas acte de résistance "
Un réfractaire au STO n'est
pas un résistant s’il cherche seulement à se cacher pour
échapper à la loi.
Il faut sortir du simplisme,
et enseigner en utilisant d'autres concepts, comme les stratégies
de contournement (cf les stratégies d'esquive des soldats de 14-18),
en mettant surtout l’accent sur les pratiques sociales du quotidien, de
préférence aux idées générales et aux
" modèles " d’analyse globale.
Il faut éviter de juger
en bloc. Il faut essayer de montrer les articulations de sens entre
le singulier et le collectif. Des millions de gestes anonymes ne font des
résistants de chacun de leurs auteurs.
Mais l'ensemble de ces gestes,
dans leur expression collective, témoigne d'une tendance au non-consentement,
ou parfois même d'une volonté marquée de refus.
Tous ceux qui assistent partout
aux enterrements des maquisards malgré les interdictions, qui se
taisent sur leurs lieux d’implantation, ceux qui dans l'Ouest fleurissent
les tombes des aviateurs anglais malgré les marins morts à
Mers-el-Kébir et malgré les bombardements effectués
par ces mêmes Anglais sont, entre mille, des exemples de ces gestes
anonymes et de ces évolutions souterraines
On peut avancer l’idée
d’une culture du " penser double " chez les Français durant l’Occupation.
La revue Esprit reparaît
sous Vichy, jusqu'en 1941. Les auteurs utilisent un langage codé,
allusif, que les lecteurs savaient interpréter en situation (en
1945, les rédacteurs avaient parfois oublié ce sens masqué:
le contexte avait radicalement changé, et ne permettait plus de
comprendre les allusions. La culture environnante est indissociable des
façons de penser et de sentir.
Pierre Laborie parle du danger
d'anachronisme mental : celui qui conduit à croire que les codes
culturels d'aujourd'hui valent pour toutes les périodes du passé,
et qu'ils nous donneraient le droit de juger les acteurs de ce passé.
Il y a urgence de " reconceptualiser
" l'enseignement de l'histoire : la mémoire n'est nullement présence
du passé, mais usages (et parfois instrumentalisation) de ce passé
dans le présent.
Il faut aussi faire attention
aux mots.
Voir plus haut pour " l'épuration
sauvage ", " le mythe résistancialiste ".
La " guerre civile " est
un autre de ces excès de langage dénoncés par Pierre
Laborie. Il y a bien eu des affrontements franco-français, en 1943-1944,
dans certaines régions on a pu se croire au bord de la guerre civile.
Mais il faut mettre au crédit des responsables de la Résistance
et du GPRF, pendant l’été 1944, d’avoir su justement éviter
cette " guerre civile ".
Il faut se méfier des
fausses centralités :
Les persécutions antisémites
de Vichy sont essentielles, mais laisser croire que tout le régime
de Vichy s'organise autour d'elles, c'est une reconstruction a-historique
Un dernier risque, est celui
du glissement sur le terrain de la victimisation et de la " concurrence
des victimes ". Il n'est aucunement question de comparer les déportés
de Buchenwald à ceux d'Auschwitz. Mais la tentation existe de passer
de la différenciation nécessaire entre déportation
d’extermination et déportation concentrationnaire à une hiérarchisation
de la souffrance. Qui peut affirmer et décréter qu'une souffrance
peut être supérieure à une autre ?
Cette vulgate a conduit de grands
historiens à minimiser le poids de l'occupation. Dans l'édition
de 2005 de La France de Vichy , page 12, Paxton écrit que jusqu'en
1943, il n'y a eu que 40 000 soldats allemands (des " vieux ") ; les forces
nouvelles seraient arrivées plus tard, et elles auraient été
placées sur les côtes. C'est une grossière erreur,
gênante en raison du commentaire qui l’accompagne, et malheureusement
répétée au cours des éditions, en dépit
des démarches effectuées (au moins par PL, peut-être
par d’autres) pour attirer l’attention de l’éditeur sur la bévue…Les
seules troupes de sécurité (maintien de l’ordre) représentaient
100.000 hommes fin 1941, 200.000 en 1943. A leurs côtés, les
troupes d’opérations comptaient 400.000 hommes en 1942-43 et ces
effectifs seront portés à environ 1 million d’hommes au début
de 1944. On peut regretter que le respect légitime à l’égard
du grand historien de Vichy conduise à rester silencieux devant
un point contestable de son travail et à lui attribuer une sorte
de statut de " vache sacrée " qu’il n’a certainement jamais revendiqué.
[1]
Introduire la mémoire dans
l’enseignement des classes terminales, c’est utile et intéressant,
car l’objet est neuf et stimulant. Mais il serait indispensable que
ce travail que vous entreprenez tous soit précédé
par une réflexion théorique sur la nature et les fonctions
de la mémoire, fondamentalement différentes de celles de
l’histoire. On ne peut pas laisser croire que la mémoire a un
statut identique à celui de l’enseignement classique de l'histoire.
La
mémoire, c'est du " prêt à penser ", et nous on fait
le contraire du " prêt à penser ". Il est indispensable
de dire que la mémoire, quand on en parle, ne peut être dissociée
d’une réflexion critique sur ses usages et ses fonctions : à
quoi sert-elle ? Qui s'en sert ? Dans quel but ?
Les mots de 39-45, Presses
universitaires du Mirail, Toulouse. 2006
Les Français sous Vichy
et l'Occupation, Editions Milan, Toulouse. 2003
Penser la défaite,
(en collaboration avec Patrick Cabanel), Editions Privat. 2002
L'opinion française sous
Vichy : les Français et la crise d'identité nationale 1936-1944,
Le Seuil. 2001
Les Français des années
troubles : de la guerre d'Espagne à la Libération, Le
Seuil, Points-Histoire. 2001
Mémoire et histoire :
la Résistance, avec Jean-Marie Guillon, Editions Privat, Toulouse,
1995
L'opinion française sous
Vichy, Le Seuil. 1990
source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Laborie
[1] sur les chiffres, voir
le compte rendu par Evelyne Py de la conférence de Robert Paxton
« Le rôle du gouvernement de Vichy dans la déportation
des juifs » (CHRD Lyon 4 Novembre 2000).
Les enregistrements
au format mp3
notamment ceux de Nicolas
Offenstadt sur la Grande Guerre , de Pierre Laborie sur la 2de Guerre mondiale
Transcription D Letouzey relue par
l'auteur - 02/2007
Une synthèse par Thierry Falconnet
(IEN Lettres-Histoire Besançon) version
pdf - version
doc
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