Message pour la liste H-Français,
05/02/2007
« Nuit et
brouillard, un film dans l’histoire »
Attention, ceci n’est pas un compte
rendu.:-)
Pour parodier Pierre Bayard (Comment
parler des livres qu’on n’a pas lus), juste une forte incitation :
il faut feuilleter chez votre libraire,
parcourir, acheter, faire acheter en bibliothèque,
lire l’excellent ouvrage de Sylvie
Lindeperg.
Surtout, si vous continuez à
exploiter en classe ce film qui a durablement influencé notre vision
de l’histoire de la déportation.
D’abord pour éviter les
approximations.
Ainsi, le film a eu un double parrainage,
celui d’associations comme le Comité d’histoire de la 2GM ET le
Réseau du souvenir). Avec le soutien financier du MEN et des Anciens
combattants (R Triboulet exige une « vision héroïque
»)…
Pour écarter la mauvaise
foi et les faux procès anachroniques.
Les négationnistes peuvent
se gausser des « 9 millions de morts » , de l’allusion
à la marque des ongles dans le béton dans les chambres à
gaz ou de la mention du « savon » …
A l’opposé, ceux qui ne
jurent que par « Shoah » brocardent le silence
de Jean Cayrol à propos de la destruction des Juifs («
Stern, étudiant juif d’Amsterdam » p 79). Comme
si les images ne parlaient pas d’elles-mêmes (le
départ du convoi de Westerbork, le tournage à Birkenau
ou à Majdanek, les monceaux d’objets accumulés par les nazis…).
Cette accusation est contredite
par le fait que l’œuvre de Resnais a été convoquée
à plusieurs reprises dans la lutte contre l’antisémitisme
(en France lors de l’attentat de la rue Copernic, lors des événements
de Carpentras…, à Berlin en 1960 à la suite d’incidents antisémites
de Noël 1959)
Le film est bien sûr le fruit
de son temps ; il est marqué par la personnalité de ceux
qui l’ont conçu, par la connaissance des archives en 1955 et par
les conditions du tournage. SL souligne la qualité de la recherche
documentaire, dans un film qui prend la suite de l’exposition «
Résistance, Libération, Déportation »
qui a eu lieu au Musée pédagogique, rue d’Ulm.
Une séquence peut servir
d’étude de cas :
celle du train quittant Westerbork
le 19 mai 1944.
Alain Resnais l’a trouvée
à l’Institut néerlandais de documentation de guerre (Amsterdam)
où il s’est rendu faute d’avoir des réponses satisfaisantes
du SCA (Service cinématographique de l’armée). Il y a 2 raisons
probables à ce blocage : les militaires avaient leur conception
de ce qu’il fallait montrer à la population (cf le képi)
; le Resnais du film « Les statues meurent aussi »
a pu les incommoder.
Le départ du train a été
filmé à « l’initiative des bourreaux »,
il a été « mis en scène »
sur ordre du commandnt Gemmeker et veut « donner l’apparence
de la tranquillité » .
Alain Resnais y insère le
plan du vieil homme avançant sur le quai avec ses 3 petits enfants
; il ajoute le plan d’Anna Maria (Settela) Steinbach, une fillette tzigane
assassinée par les nazis dans la nuit du 1er au 2 août 1944,
et dont la trace a été retrouvée par le journaliste
Aad Wagenar (p 63).
SL remet aussi en contexte l’image
du jeune garçon aux mains levées, extraite d’une photo nazie
montrant l’arrestation en 1943 d’une quinzaine de personnes (à la
fin des années 80, « des utilisateurs peu scrupuleux
ont jugé bon d’ajouter une étoile jaune sur le petit manteau
» ( p 64-65).
SL consacre plusieurs chapitres
au parcours du film. Ainsi en RFA, le film est montré en Westphalie
du Nord, mais il se heurte aux critiques de certains parents en Bavière
ou en Bade-Wurtemberg.
Aujourd’hui, il est conseillé
par la Bundeszentrale fur politische Bildung, avec 35 autres films,
pour son intérêt cinématographique…
En France, le film a été
projeté à de nombreuses reprises par la TV. 5000 copies
VHS ont été distribuées dans les établissements
en 1992. Rares doivent être les collègues d’histoire
qui ne l’ont pas vu lorsqu’ils étaient élèves ou étudiants.
Par expérience personnelle,
l’accès au numérique et au vidéoprojecteur a totalement
changé la donne par rapport au temps du 16 mm ou de la cassette
vidéo. L’image est excellente en taille et en qualité.
Pour tous ceux qui ne se contentent
pas d’une vidéo presse-bouton, il existe une importante documentation
historique (voir le travail de Diapofilm, les fiches du CNDP).
Ainsi, tout ceci permet d’exploiter
des éléments du film dans le chapitre sur « histoire
et mémoire de la 2GM »,
avec des arrêts sur image
efficaces, pas seulement sur le képi du gendarme…
Un mot sur 2 exemples de censure
:
au Japon, les douaniers ont bloqué
le film : ils estimaient que la violence pourrait choquer les spectateurs
nippons (les anciens combattants nippons ??)…
En Grande-Bretagne, en 1956, les
censeurs ont pris prétexte d’un cadavre féminin porté
par un gardien vers la fosse commune à Bergen-Belsen pour refuser
le film.
Alors que cette même image
avait été pourtant été montrée au public
sans aucune censure en 1945,
à un moment où la
pudibonderie comptait moins que la mise en accusation des dirigeants hitlériens. |